État gestionnaire et absorption du travail : une lecture matérialiste
Dans le prolongement des analyses précédentes, une lecture plus matérialiste conduit à observer que l’État néolibéralisé ne se borne pas à diffuser des normes de performance : il intériorise la contrainte budgétaire comme horizon indépassable. La compression des dépenses publiques devient ainsi un impératif structurant. Lorsque les marges financières sont restreintes, l’ajustement s’opère prioritairement par l’intensification du travail plutôt que par l’augmentation des moyens. L’extension des tâches sans rémunération équivalente constitue alors un mécanisme discret de transfert de charge : ce qui n’est pas financé budgétairement est absorbé par l’engagement subjectif des professionnel·les. Le capital symbolique du métier — sens du devoir, attachement aux élèves, responsabilité éducative — vient compenser les insuffisances matérielles. Dans cette configuration, la lutte pour la reconnaissance des heures supplémentaires excède le simple contentieux salarial : elle constitue une résistance à une dynamique de flexibilisation généralisée du travail, et rappelle que le travail enseignant ne saurait être indéfiniment extensible au nom de l’équilibre budgétaire.
Les travaux de Marie-Anne Dujarier sur le « management par dispositifs » permettent d’en préciser les modalités concrètes. Le pouvoir organisationnel contemporain s’exerce à travers des instruments apparemment techniques — procédures, référentiels, grilles horaires, indicateurs — qui produisent des normes d’action tout en se présentant comme neutres. Ce faisant, ils dépolitisent les choix en les transformant en contraintes techniques.
L’encadrement des repas s’inscrit pleinement dans cette dynamique. Il n’a pas été imposé par un décret explicite, mais intégré à l’organisation du temps, inscrit dans un planning, puis progressivement naturalisé comme composante ordinaire du fonctionnement institutionnel. Le
conflit est ainsi absorbé et neutralisé dans l’organisation elle-même. Dujarier insiste sur l’écart entre le travail prescrit par ces dispositifs et le travail réel accompli par les professionnel·les. Lorsque cet écart n’est ni reconnu ni compensé, il engendre surcharge, tensions et invisibilisation. L’arrêté du Conseil d’État constitue, à cet égard, un moment de dévoilement : celui où le travail réel parvient à réintégrer l’ordre normatif.
Travail du care et naturalisation genrée : invisibiliser pour étendre
L’extension des obligations dans l’enseignement primaire et spécialisé ne peut être dissociée de la dimension genrée du travail. Ces secteurs sont historiquement féminisés, et les tâches mobilisées — attention, soin, régulation relationnelle, gestion des temps informels tels que les repas — relèvent de ce que la sociologie féministe désigne comme travail du care. Le care constitue, à ce titre, un espace privilégié de naturalisation, qui contribue à invisibiliser la dimension professionnelle de ces activités. Les aptitudes relationnelles et la disponibilité émotionnelle sont fréquemment présentées comme des dispositions « naturelles », relevant d’une extension supposée des qualités féminines, plutôt que comme des compétences professionnelles acquises, formalisées et évaluables. Ce mécanisme produit un double effet : il efface la technicité et l’exigence de ces activités, tout en légitimant leur extension sans reconnaissance salariale correspondante.
Ce qui est perçu comme disposition intrinsèque n’appelle ni formalisation ni rémunération spécifiques. Les travaux de sociologie du travail et du genre ont largement documenté ce processus. Silvia Federici a montré que le capitalisme s’est historiquement appuyé sur l’invisibilisation du travail reproductif, en le naturalisant comme devoir féminin plutôt qu’en le reconnaissant comme travail socialement productif. Angela Davis a, de son côté, souligné combien cette dévalorisation s’articule aux rapports de genre et de race, assignant certaines catégories à des fonctions de soin à la fois indispensables et structurellement minorées. L’absorption de l’encadrement des repas dans une « mission globale » s’inscrit dans cette continuité : le travail relationnel y est moralement valorisé, mais économiquement sous-évalué.
Ce qui relève d’une activité professionnelle exigeante est ainsi requalifié en simple prolongement de l’engagement pédagogique. En requalifiant ces heures en heures supplémentaires, la décision du Conseil d’État a rompu, au moins partiellement, ce processus de naturalisation. Elle réinscrit ces activités dans l’ordre du travail reconnu et rémunéré, rappelant qu’aucune compétence — fût-elle socialement construite comme « naturelle » — ne saurait être mobilisée sans reconnaissance ni rémunération.
Juridiction professionnelle : qui définit le travail enseignant ?
Du point de vue de la sociologie des professions, l’enjeu renvoie à la notion de juridiction. Par ce terme, Eliot Freidson désigne la capacité d’un groupe professionnel à définir lui-même le contenu, les limites et les conditions d’exercice de son activité. L’autonomie professionnelle ne réside pas uniquement dans la détention d’un savoir spécifique ; elle suppose le pouvoir collectif de déterminer ce qui relève du métier, ce qui n’en relève pas, et selon quelles normes ce travail doit être accompli et évalué. La juridiction ne constitue donc pas un simple attribut administratif : elle est le produit d’une lutte historique pour la reconnaissance d’une compétence et pour la maitrise d’un périmètre d’action. Une profession n’existe pleinement que dans la mesure où elle parvient à faire reconnaitre, socialement et institutionnellement, une définition légitime de son travail. Andrew Abbott a montré que les professions se construisent précisément dans la concurrence pour la délimitation de ces juridictions. Lorsque l’administration élargit unilatéralement les missions sans négociation, elle ne modifie pas seulement un horaire : elle empiète directement sur la capacité du groupe professionnel à déterminer son propre périmètre d’intervention.
Dans ce contexte, la qualification de l’encadrement des repas en « heure complémentaire » ou en « heure supplémentaire » ne relève pas d’une simple question de terminologie : elle engage en réalité une véritable lutte juridictionnelle. La première qualification l’intègre silencieusement dans la norme ordinaire du métier ; la seconde reconnait qu’elle excède le cadre contractuel et ouvre un droit à compensation. Ce qui se joue n’est donc pas uniquement la rémunération, mais le pouvoir de dire ce qu’est — et ce que n’est pas — le travail enseignant. L’arrêté du Conseil d’État réaffirme ici une frontière décisive : la définition des obligations professionnelles ne peut procéder d’une interprétation hiérarchique unilatérale, mais doit s’inscrire dans un cadre normatif explicite, négocié et collectivement légitimé.
Reconnaissance et légitimité : les conditions d’un travail juste
Au-delà du rapport salarial et de l’autonomie professionnelle, la décision engage une question plus fondamentale : celle de la reconnaissance. Axel Honneth a montré que la reconnaissance institutionnelle constitue une condition de l’intégrité morale des individus.
Lorsqu’un travail est accompli sans être reconnu sur les plans statutaire et salarial, un déni s’installe — à la fois économique et symbolique. Cette absence de reconnaissance s’accompagne d’une dégradation des conditions de délibération. Jürgen Habermas distingue en effet rationalité stratégique et rationalité communicationnelle. L’esquive prolongée du dialogue par la hiérarchie relève d’une logique stratégique, où la décision s’impose sans discussion effective. Dans ce contexte, le recours au droit a permis de réintroduire une procédure susceptible de restaurer une forme de validité normative.
Dans une perspective rawlsienne, une règle imposant des obligations supplémentaires sans reconnaissance salariale ne saurait être tenue comme équitable si elle devait être acceptée derrière un voile d’ignorance. Elle rompt avec l’exigence d’impartialité qui fonde la justice des institutions. Cette tension est au cœur des analyses de Dominique Méda, qui souligne le paradoxe contemporain du travail : célébré comme fondement du lien social, il est simultanément traité comme une simple variable d’ajustement économique. Le travail enseignant en constitue une illustration particulièrement nette. Dès lors, reconnaitre les heures supplémentaires ne relève pas d’un simple arbitrage budgétaire. C’est affirmer que le travail éducatif possède une valeur irréductible aux logiques d’optimisation, et qu’il ne saurait être subordonné à des impératifs gestionnaires sans porter atteinte à la légitimité même de l’institution. Cette décision ne constitue pas une simple correction juridique ponctuelle. Elle ouvre un espace de conflictualité plus large, où se jouent non seulement la reconnaissance du travail enseignant, mais aussi la capacité collective à en définir les contours face aux logiques d’extension et de naturalisation. C’est à cette dimension politique et démocratique du conflit que s’attacheront les développements à venir.
Billet paru dans l’Educateur au mois mai 2026.