Depuis le début de cette série, nous avons montré comment l’imposition de l’encadrement des repas aux enseignant·es de l’OMP s’inscrit dans une dynamique d’extension du travail, portée par les logiques du New Public Management et par un cadre l’austérité qui relève moins d’une contrainte économique objective que d’une construction idéologique visant à légitimer la compression des ressources publiques et l’intensification du travail. Nous avons également analysé les mécanismes réglementaires et managériaux à travers lesquels cette extension s’est opérée, redéfinissant progressivement les contours du métier et déplaçant les frontières entre ce qui relève — ou non — du travail reconnu. Ces évolutions ne sauraient toutefois être réduites à de simples ajustements organisationnels ou à des transformations sectorielles. Elles participent de mutations plus profondes des modes contemporains de gouvernement, caractérisées par une capacité accrue des institutions à produire, déplacer et naturaliser les normes qui encadrent l’action publique. À ce titre, elles interrogent directement les conditions dans lesquelles ces normes sont élaborées et imposées ainsi que les formes de légitimité sur lesquelles elles reposent.

Hégémonie et normes démocratiques : naturaliser pour gouverner

Dans cette perspective, les analyses d’Antonio Gramsci permettent d’éclairer un premier niveau du problème. La domination ne repose pas uniquement sur la contrainte institutionnelle ou matérielle, mais également sur une forme d’hégémonie culturelle, c’est-à-dire sur la capacité à faire apparaître comme naturelles, légitimes et allant de soi des normes pourtant historiquement construites. L’extension silencieuse des tâches enseignantes s’inscrit pleinement dans cette logique : graduellement intégrée aux pratiques ordinaires, elle a progressivement été imposée comme une évidence organisationnelle, au point d’en invisibiliser le caractère contestable. En la remettant en cause, la SPG a opéré un déplacement décisif : ce qui relevait de l’évidence est redevenu objet de conflit et de délibération. Le recours au droit a ainsi contribué à dénaturaliser une norme instituée de fait.

Ce processus de naturalisation ne constitue toutefois qu’un versant des transformations à l’œuvre. Les travaux de Daniel Ziblatt et Steven Levitsky montrent que l’érosion démocratique contemporaine ne procède pas nécessairement de ruptures spectaculaires, mais d’un usage maximaliste et stratégique des règles existantes, ce qu’ils désignent comme constitutional hardball. Il ne s’agit pas de suspendre formellement la légalité, mais d’en exploiter les marges d’interprétation afin de faire prévaloir une orientation politique déterminée, y compris au prix d’un déplacement de l’esprit des règles.

Sans assimiler la situation présente à une dérive autoritaire au sens strict, on peut néanmoins y reconnaître un mécanisme analogue, à une échelle institutionnelle plus restreinte : une interprétation extensive du cadre réglementaire, suivie de sa modification lorsque cette interprétation devient juridiquement fragile. Une telle séquence ne relève pas d’une simple adaptation technique. Elle participe d’une transformation plus profonde des usages des règles, dans laquelle celles-ci tendent progressivement à devenir des instruments stratégiques plutôt que des cadres collectivement partagés.

Or, les démocraties ne reposent pas uniquement sur des textes formels. Elles dépendent également de normes informelles, retenue dans l’exercice du pouvoir, reconnaissance des contre-pouvoirs, acceptation du dissensus, qui assurent la stabilité et la prévisibilité des règles communes. Lorsque ces normes s’érodent, la conflictualité cesse d’être régulée pour devenir principalement stratégique, au risque d’affaiblir durablement la confiance dans les institutions. Les évolutions observées ces dernières années dans plusieurs démocraties, notamment aux États-Unis, mais aussi, dans une certaine mesure, en France, rappellent ainsi que la solidité institutionnelle n’est jamais définitivement acquise. Elle repose sur des équilibres fragiles, dépendants d’une culture politique partagée et d’une vigilance constante quant aux usages du pouvoir.

Rationalisation administrative : requalifier pour neutraliser

Les échanges intervenus avec les autorités départementales à la suite de l’arrêté du Conseil d’État du 3 décembre 2025 permettent d’observer concrètement les mécanismes précédemment décrits. Loin de constituer un simple ajustement technique, la réponse institutionnelle s’est caractérisée par une requalification discursive de la situation : ce qui relevait d’une absence de base réglementaire a été reformulé comme une simple « insuffisance d’ancrage », désormais corrigée par l’introduction de nouvelles dispositions. Ce déplacement n’est pas anodin. Il consiste à reformuler a posteriori une pratique contestée comme conforme à une norme en cours d’élaboration, neutralisant ainsi la portée critique de la décision juridique. Autrement dit, la reconnaissance implicite d’un problème, en l’occurrence la nécessité de modifier le cadre réglementaire, s’accompagne d’un refus d’en tirer toutes les conséquences quant au caractère indu des pratiques antérieures. Cette tension produit une forme de contradiction institutionnalisée, dans laquelle la correction juridique coexiste avec une dénégation de responsabilité. Cette logique s’accompagne d’un second déplacement : l’intégration de l’encadrement des repas dans un « ensemble global » de tâches désormais agrégés au volume annuel de travail. Une telle opération rend plus difficile toute objectivation du temps effectivement consacré à cette activité et tend à dissoudre la spécificité des tâches dans une abstraction comptable.

Le passage d’une activité identifiable à une catégorie agrégée constitue ici un mécanisme classique de neutralisation : ce qui ne peut plus être isolé devient plus difficilement contestable. Les travaux de la sociologue Marie-Anne Dujarier permettent d’éclairer ces dynamiques. Les dispositifs gestionnaires produisent des cadres d’action qui, tout en se présentant comme neutres, reconfigurent en profondeur la perception du travail et de ses limites. La formalisation ne se contente pas de décrire le réel : elle contribue à le transformer, en redéfinissant ce qui devient visible, mesurable et discutable. Elle peut ainsi fonctionner comme un instrument de dépolitisation, traduisant des désaccords substantiels en simples questions d’ajustement technique. Plus encore, ces échanges révèlent une dissociation entre reconnaissance partielle du problème et maintien des logiques qui l’ont produit. La surcharge de travail est admise, le renforcement du contrôle est évoqué, mais ces constats sont immédiatement réinscrits dans un langage gestionnaire qui tend à reconduire les mécanismes mêmes à l’origine des tensions observées. Ce processus s’apparente à une reconfiguration discursive du réel, par laquelle les tensions sont simultanément reconnues, niées et reformulées de manière à en atténuer la portée conflictuelle.

Ce type de rationalisation participe ainsi d’un véritable déni institutionnel des conditions réelles d’exercice du travail enseignant : les tensions sont reconnues, mais déplacées dans un registre qui en neutralise la dimension structurelle. Le problème n’apparaît plus comme le produit d’un cadre organisationnel et politique, mais comme un phénomène contingent, local ou relationnel. Dans ce cadre, la conflictualité n’est pas résolue mais déplacée. Elle est renvoyée vers les collectifs de travail, notamment à travers l’anticipation de tensions entre catégories professionnelles, ou absorbée dans des dispositifs de gestion qui en atténuent la visibilité sans en traiter les causes. Ce déplacement contribue à fragmenter les rapports sociaux de travail et à entraver leur politisation.

De la transformation des règles à la fragilisation des contre-pouvoirs

L’analyse de ces mécanismes permet ainsi de mettre au jour une double dynamique : d’une part, la naturalisation progressive de normes issues de choix politiques et gestionnaires ; d’autre part, leur mobilisation stratégique au sein même des cadres institutionnels. Loin de se limiter à un cas sectoriel, ces transformations interrogent les modalités de production, de légitimation et de contestation des règles qui encadrent l’action publique. Dès lors, la question ne se réduit plus à celle de l’organisation du travail enseignant. Elle engage plus largement le rôle des institutions publiques dans la structuration du monde commun, mais aussi dans la préservation, ou l’affaiblissement, des équilibres démocratiques. Car lorsque les normes deviennent des instruments d’ajustement, que les espaces de négociation se réduisent et que les mécanismes de contestation se fragilisent, ce sont les conditions mêmes d’un fonctionnement démocratique effectif qui se trouvent mises en tension. C’est à cette articulation entre travail, école publique et démocratie que sera consacrée la dernière partie.

Francesca Marchesini, présidente de la SPG

Billet paru dans l’Educateur au mois juin 2026.