MONSIEUR MAULINI, LA DISPARITION D’UNE VOIX ENSEIGNANTE

Il est des disparitions auxquelles les mots peinent à donner une réalité. Celle d’Olivier Maulini est de celles-là.

Pour la SPG, sa disparition constitue une perte immense. Pour beaucoup d’entre nous, elle est aussi celle d’un homme avec lequel nous avons eu le privilège d’échanger et de mener des combats qui nous réunissaient autour de convictions fondamentales.

Avant de se consacrer à la formation des enseignant·es, Olivier avait lui-même enseigné durant huit ans à l’école primaire. Cette expérience ne fut jamais une simple étape biographique précédant une carrière universitaire. Elle demeura le socle de sa pensée, le point depuis lequel il interrogeait la profession enseignante.

Cette singularité prend aujourd’hui une portée particulière : Olivier était l’une des dernières personnes chargées de la formation des enseignant·es à avoir exercé ce métier. Il connaissait de l’intérieur la complexité du geste enseignant, les arbitrages permanents qu’il exige, les incertitudes avec lesquelles il faut composer et la responsabilité considérable qui échoit à celles et ceux qui se trouvent face aux élèves.

Cette expérience lui permettait de tenir ensemble deux exigences qui ne devraient jamais être dissociées : celle d’une formation universitaire ambitieuse et celle d’un savoir professionnel construit au contact du réel.

Or, sa disparition intervient à un moment où ce lien est précisément fragilisé.

Depuis plusieurs années, nous assistons à une dépossession progressive des enseignant·es de leur pouvoir d’agir sur leur propre profession. Leur autonomie décisionnelle se réduit, leur expertise peine à être reconnue et leur parole sur le métier est trop souvent reléguée derrière des prescriptions élaborées à distance du terrain. Quand elle n’est pas simplement ignorée, cette parole est parfois confisquée par des responsables politiques qui, forts de leurs propres souvenirs d’élèves et d’une certaine nostalgie de « l’école de grand-papa », s’autorisent à dire ce que devrait être l’enseignement, ce que devraient faire les enseignant·es et comment ils et elles devraient exercer un métier dont ils et elles méconnaissent pourtant la réalité, la complexité et les savoirs professionnels. Il est sans doute peu de professions pour lesquelles le fait d’avoir un jour été usager·ère suffise à s’arroger une telle expertise. Plus préoccupante encore, la place des enseignant·es dans la formation de celles et ceux qui leur succéderont tend elle-même à s’amenuiser.

Dans ce contexte, le fait qu’il n’y ait plus de professeur·e ordinaire chargé·e de former les futur·es enseignant·es qui a lui·elle-même exercé ce métier ne saurait être considéré comme anodin.

 Il pose une question fondamentale : une profession peut-elle demeurer pleinement une profession lorsqu’elle perd progressivement le pouvoir de définir ses savoirs, de penser ses pratiques et de participer à la formation de celles et ceux qui l’exerceront demain ?

Olivier nous rappelait précisément que l’enseignement ne saurait être réduit à un geste d’exécution. Enseigner exige de comprendre, d’interpréter, d’arbitrer, de créer et de décider. Cela suppose des savoirs, une formation exigeante et la reconnaissance d’une véritable expertise professionnelle.

C’est aussi pour cela qu’il nous obligeait à réinterroger nos pratiques, nos certitudes et parfois nos habitudes. Il ne cherchait pas à fabriquer des enseignant·es dociles à des injonctions pédagogiques ; il contribuait à former des professionnel·les capables d’interroger leur propre pratique, de poser sur elle un regard critique et d’en répondre.

Cette conception du métier nous a notamment réuni·es dans la défense d’une formation initiale des enseignant·es primaires en quatre années. Sa préservation fut une victoire collective, mais elle ne saurait constituer un aboutissement.

« Olivier se distinguait par une culture aussi vaste qu’éclectique, nourrie d’une curiosité

qui semblait ne jamais connaître de limites. »

L’héritage d’Olivier nous confère une responsabilité : continuer à défendre une profession capable de produire et de transmettre ses savoirs ; une profession suffisamment formée pour exercer son jugement ; une profession dont la parole compte dans les décisions qui la concernent ; une profession qui ne soit pas seulement formée par d’autres, administrée par d’autres et pensée par d’autres.

Pourtant, au moment d’écrire ces lignes, je mesure combien parler de cet héritage intellectuel et professionnel ne suffit pas. Car ce qui manque aujourd’hui, ce n’est pas seulement le professeur, le formateur ou le penseur de l’éducation. C’est Olivier.

En ma qualité de présidente de la SPG, je mesure peut-être plus encore aujourd’hui la place qu’Olivier occupait dans mes propres réflexions. Cette dernière année encore, face aux attaques méthodiquement menées contre notre profession par le département et, plus largement, par le Conseil d’État dans son ensemble, combien de fois me suis-je demandé : qu’en aurait pensé Olivier ? Je réalise que je ne pourrai plus jamais lui soumettre un dilemme, confronter une analyse, solliciter son conseil ou son point de vue.

Il m’est encore difficile d’admettre qu’il me faudra désormais chercher dans ce qu’il nous a transmis ce qu’il aurait répondu, l’objection qu’il aurait formulée, la question qu’il aurait posée ou le déplacement qu’il aurait imposé à notre réflexion. C’est peut-être aussi à cela que l’on mesure la trace laissée par quelqu’un : lorsque son absence ne met pas fin au dialogue, mais nous contraint à le poursuivre autrement.

Olivier se distinguait par une culture aussi vaste qu’éclectique, nourrie d’une curiosité qui semblait ne jamais connaître de limites. Cette richesse intellectuelle était indissociable de qualités humaines plus précieuses encore. Sa générosité, sa disponibilité, son implication, sa fidélité à ses engagements et l’attention qu’il portait aux autres expliquent sans doute pourquoi il a su marquer non seulement les esprits, mais aussi les cœurs.

Son absence laisse un vide qui est d’abord celui d’un homme auquel beaucoup d’entre nous étaient profondément attaché·es. Mais elle laisse également un vide dans notre profession, et celui-là ne doit pas être passé sous silence.

À celles et ceux qui ont eu la chance d’être formé·es par lui, de travailler à ses côtés, de débattre avec lui ou de mener avec lui quelques combats, il nous revient désormais de faire vivre ce qu’il nous a transmis.

Continuer à penser notre métier. Refuser que d’autres le pensent à notre place. Revendiquer notre droit à décider, à transmettre et à former. Défendre une profession forte, instruite de ses savoirs, consciente de ses responsabilités et reconnue dans son expertise.

La meilleure manière de lui rendre hommage consistera à continuer de nous battre pour cette école publique juste, égalitaire et émancipatrice à laquelle il a consacré toute sa carrière, et à ne jamais renoncer à l’ambition qu’il nourrissait pour elle.

C’est aussi ainsi, je crois, que nous pourrons nous montrer dignes de ce qu’Olivier nous laisse.

Merci, Olivier. À nous, désormais, de poursuivre le combat.

Francesca Marchesini, présidente de la SPG

Hommage paru dans l’Educateur du mois de septembre 2026.