Troisième partie

En cette fin du mois de mai, je poursuis ici l’analyse du rapport commandé par la DGEO, encore sous la législature d’Anne Emery Torracinta, pour faire face aux difficultés de gouvernance des établissements du primaire. Dans le billet précédent 1, j’ai présenté les postulats sur lesquels il repose et j’ai démontré que la neutralité d’au moins un de ses rédacteurs, tant au niveau des analyses produites que de leurs recommandations, n’était malheureusement pas établie. Cette troisième partie traitera plus particulièrement de l’analyse de la dotation des établissements de l’école primaire et des recommandations des experts à cet égard.

Ainsi, le rapport constate que les établissements primaires genevois sont sous-dotés en équipe de direction et en secrétariat comparé aux cantons de Bâle-Ville et de Vaud qui disposent, en moyenne, d’une dotation supérieure de 21,66 % – et considère, afin de « décharger les directrices et les directeurs », pour une dotation d’un équivalent plein-temps par direction d’établissement inchangée, que « la dotation en MA  devrait idéalement être augmentée de 50,25 %, celle des CP de 51,51 % et celle des secrétaires de 4,38 % ». Si la SPG ne peut que partager le constat, la conclusion en revanche ébaubit et ne peut se comprendre qu’au regard de l’angle choisi, à savoir le pilotage des établissements. Elle ne fait que mettre en exergue le biais d’analyse qui constitue justement toute la problématique du mandat confié par la DGEO à ces « experts ». En effet, le travail que les secrétaires ne parviennent plus à réaliser à cause des heures supplémentaires qu’elles ne peuvent démontrer, puisque leur horaire est annualisé comme celui des enseignant·es, se reporte sur l’équipe enseignante et non sur l’équipe de direction. Ainsi, il y a fort à parier que si la DGEO s’était souciée de la charge de travail des enseignant·es, les recommandations d’augmentation de dotation auraient été bien différentes. Quoi qu’il en soit, si les enseignant·es avaient été interrogé·es quant à leurs besoins d’augmentation de dotation, les MA auraient proportionnellement été beaucoup moins évoqués que les différent·es représentant·es du personnel PAT qui travaillent dans les établissements, à savoir les secrétaires, les infirmières scolaires ou encore les éducateurices. Cet exemple illustre à lui seul la parfaire déconnexion de la production de ce rapport avec la réalité et les besoins du terrain. De plus, bien que ce dernier recommande une augmentation presque imperceptible de la dotation du secrétariat (SEC), contrairement à la dotation MA qui devrait quant à elle être doublée, il considère qu’« un certain nombre de tâches strictement administratives assumées le plus souvent par les MA devraient toutefois être transférées aux secrétaires, notamment la comptabilité ». Ainsi, non seulement la charge de travail réelle des secrétaires n’est nullement prise en considération, mais elle devrait encore être augmentée.

Aussi, après avoir constaté, ce que la SPG dénonce depuis des années, à savoir que « le modèle actuel se caractérise par une sous-dotation chronique et une articulation insuffisante entre des fonctions clés complémentaires », le rapport formule « une proposition souple répartie entre deux axes possibles de développement » :

  • Le réinvestissement mise sur un statu quo au niveau du nombre d’établissements et sur une augmentation budgétaire pour financer les ajustements indispensables au bon fonctionnement.
  • Le redéploiement mise sur un statu quo budgétaire, sur une réduction du nombre d’établissements (de 59 à 49) et sur la redistribution des ressources financières consécutive à la réduction du nombre d’établissements. Le nombre moyen d’élèves par établissement passerait de 662 (avec 59 établissements) à 797 (avec 49 établissements). Le nombre moyen d’élèves par école (formant les établissements) demeurerait constant à 233.

Si, comme déjà évoqué, le scénario du réinvestissement laisse sceptique quant aux augmentations de dotations préconisées, celui du « redéploiement » constitue tout simplement une aberration. Alors que tous les établissements genevois dépassent largement les 500 élèves, le rapport mentionne, sans craindre de se contredire, les constats présentés dans le cadre d’une méta-analyses réalisée par Leithwood et Jantzi (2009) d’une part, et par Slate et Jones (2005) d’autre part :

  • Majoritairement, les petits établissements sont plus efficaces pour favoriser les résultats des élèves, mais également d’autres variables (comme le taux de présence) ;
  • Les petits établissements permettent d’améliorer les résultats des élèves provenant de milieux défavorisés sans pour autant péjorer les résultats des élèves provenant de milieux plus favorisés ;
  • Pour les établissements accueillant des populations défavorisées, la taille de l’établissement devrait être limitée à 300 élèves ;
  • Pour les établissements accueillant des populations hétérogènes ou favorisées, la taille de l’établissement ne devrait pas aller au-delà de 500 élèves.

Ne serait-ce que sur le plan théorique, il est tout simplement indécent de préconiser ainsi l’augmentation des établissements afin qu’ils comportent en moyenne 800 élèves, alors même que plusieurs dizaines d’études empiriques menées depuis les années 90 constatent que les établissements de petite taille impactent positivement les résultats des élèves.

Par ailleurs, le rapport constate que les établissements multisites sont désormais la norme dans trois cantons sur quatre (Genève, Bâle-Ville et Vaud) et conclut une fois de plus, sans la moindre remise en question, que « la gouvernance des établissements primaires doit par conséquent s’adapter à cette réalité ». Toutefois, la gestion de ces établissements multisites induit une complexité qu’il faudrait analyser et questionner. Une norme délétère et néfaste ne doit pas être érigée en règle, mais devrait peut-être au contraire être modifiée et adaptée.

À ce titre, le professeur en sciences de l’éducation Philippe Meirieu et le psychiatre Antoine Devos s’interrogent, dans une tribune publiée dans Libération du 29 septembre et republiée par l’Educateur en novembre 2023, au sujet du gigantisme croissant des établissements au nom d’une « économie d’échelle » : « Comment ne pas constater que nos écoles, collèges, lycées deviennent de plus en plus de grosses machines anonymes où tout collectif “ échelle humaine ” est impossible à faire vivre ? » Ils ajoutent : « Voilà déjà de nombreuses années que les expériences des microcollèges et microlycées (y compris à l’intérieur d’établissements plus vastes ou quand on divise ceux-ci en plus petites structures) montrent à quel point, quand un groupe d’une centaine d’élèves est confié à une équipe de professeur·es qui se connaissent et qui les connaissent, les relations deviennent plus pacifiques et l’investissement dans les apprentissages s’en trouve amélioré. » Bien sûr, l’article porte plus spécifiquement sur la question de la lutte contre les violences scolaires, néanmoins cette observation n’en est pas moins corroborée par l’expérience empirique des enseignant·es genevois·es, vécue notamment lors de la reprise en classes partielles après le semi-confinement. De nombreux témoignages de collègues à qui les autorités n’ont jamais donné la parole ont pourtant rapporté unanimement l’apaisement constaté tant dans les classes que dans les espaces de vie commun, tels que la cour de récréation ou les couloirs.

Si l’ancienne conseillère d’État a affirmé à plusieurs reprises qu’il revenait au même de gérer un établissement de 700 élèves ou un établissement de 1000 élèves, la SPG considère au contraire que nombreuses sont les difficultés (partage des locaux avec le parascolaire et autres partenaires, effectifs de classe élevés, fermeture des ateliers du livre ou des locaux ECSP) rencontrées aujourd’hui dans les écoles primaires genevoises liées à la taille de plus en plus considérable de ces établissements. D’ailleurs, contrairement à ce qu’ânonne sans vergogne le rapport, le système actuel est contesté et n’a pas « indéniablement profité au système scolaire cantonal ». En effet, la SPG considère qu’il a non seulement largement contribué à déprofessionnaliser les enseignant·es, mais également à augmenter la charge administrative contrairement à ce qui avait été promis. Il parait ainsi aberrant de reproduire un scénario à plus large échelle qui n’a pas fait ses preuves et d’en espérer de meilleurs résultats. Certes, le fait de confier un rôle hiérarchique aux MA est présenté comme une manière de réintroduire une hiérarchie de proximité : « Idéalement, chaque école devrait disposer d’une dotation permettant d’assurer une direction de proximité, devenant ainsi une unité de gestion au sein de son établissement de tutelle. » Ainsi, à défaut des directions d’établissement de proximité, les experts proposent de retrouver des structures à tailles humaines en ajoutant une fonction hiérarchique, mais en agrandissant les établissements ou, dans le meilleur des cas, en maintenant telle quelle une structure déficiente. Or, loin de répondre aux enjeux actuels, ces scénarios renforceraient au contraire un système déjà déficient en y ajoutant davantage de verticalité. Cette nouvelle réduction de la délégation d’autorité des enseignant·es ne ferait en effet que les déresponsabiliser et donc les déprofessionnaliser davantage, alors même qu’une école inclusive a besoin au contraire de professionnel·les fort·es et responsables dans les classes, face aux besoins des élèves.

Francesca Marchesini, présidente de la SPG

Article paru dans l’Educateur, mai 2024